Ici l'association culture art polar sud Aveyron parle de polar et de vin en bonne compagnie. Actualité sur la littérature policière. Festival du polar de Millau et prix Robin Cook.
Michèle partage avec nous la nouvelle qu'elle a déposée il y a quelques années lors du concours de nouvelles "sang d'encre" .
Vacances en Lozère
- Tu es vraiment sûr de savoir te servir de cet engin ?
Elle m'énerve, cette gamine, bon sang qu'elle m'énerve ! J'étais bien, tout seul chez l'oncle Marcel. J'ai eu quelques jours de liberté, que j'ai occupés à explorer son nid d'aigle perché au-dessus des Gorges de la Jonte. Depuis longtemps, il vit tout seul dans ce hameau lozérien qui fut le berceau de nos ancêtres, à l'exception des deux vieux de la ferme en contrebas qui élèvent une dizaine de brebis.
Et puis la famille est arrivée de la ville avec les valises et les canoës sur le toit ... Aujourd'hui promenade à Florac, participants papa, maman, oncle Marcel, oncle André, sa femme et bébé Tom. Moi, à seize ans, les promenades en famille ... Alors on a négocié : la condition pour que je reste est de m'occuper de ma cousine Bérangère, dix ans et malade en voiture.
Mais elle a décidé de me gâcher la journée en me suivant comme mon ombre.
Nous avons donc descendu ensemble le chemin, et j'ai ouvert à deux battants la porte du hangar d'oncle Marcel avec la grosse clé qu'il range dans le tiroir de l'entrée. Et c'est là qu'elle a m'a posé la question ! Je me suis contenté de lever les yeux au ciel avant de retirer la bâche de la moto. Oncle Marcel ne la sort que rarement, et surtout pas au mois d'août, avec tous ces touristes qui sillonnent la route des gorges, tout en bas.
Je suis le roi sur mon scooter, donc je dois savoir conduire une moto. J'enfourche la Harley Davidson. La clé est sur le contact, j'enlève la béquille, et l'engin démarre au premier essai dans un ronronnement caractéristique. Me voilà propulsé comme un diable hors du hangar. Arc-bouté comme un crapaud et tressautant sur le chemin caillouteux qui descend vers la ferme, je vois dans les rétroviseurs s'éloigner une Bérangère qui se tord les bras d'inquiétude. Moi, pour le moment, je kiffe. Un peu brutal au démarrage, mais je contrôle, je contrôle ... Aïe, un virage serré, j'arrive trop vite, tant pis, je prends tout droit par le travers, ça continue à descendre dans le thym et les arbustes rabougris, il faut que j'arrête ce monstre, mais comment on freine au fait ? Au secours !
J'ai sauté en marche et fait un roulé-boulé pendant que la moto continue son chemin. En quelques secondes, Bérangère m'a rejoint, assis par terre comme un idiot mais indemne.
- Tu n'as rien de cassé ?
Je me relève assez penaud et nous partons tout droit à la recherche de la Harley Davidson.
Dans le travers courent des brebis affolées et bêlantes. Tout en bas de l'enclos, une clôture à grosses mailles rectangulaires, et au-dessous, les gorges vertigineuses. Encastrée dans la clôture, une tête de brebis nous tire la langue à l'envers. Nous approchons prudemment. La bête est bien morte. Son corps, lui, pendouille en contrebas côté pente. L'animal affolé par la machine infernale aura couru droit vers la clôture, au point d'y coincer la tête et de s'étrangler en faisant une pirouette. La moto, elle, est passée de l'autre côté. Arrêtée par un rocher en contrebas, elle est très amochée. Ni une ni deux, j'enjambe la clôture, atteins le rocher, et je la pousse de toutes mes forces dans la pente. Elle dégringole enfin à grand fracas et disparaît dans la végétation. Et je remonte soulagé.
Silence alentour. Dans le ciel d'azur, des vautours tournent.
Fini la moto, on dira qu'on ne l'a pas vue. Bérangère est d'accord : elle aura ma console de jeux. Par contre, il faut que je me débarrasse aussi de la brebis morte, elle est trop près du lieu d'impact où ça sent un peu l'essence.
Aux grands maux les grands moyens. Je pars chercher l'outil que j'ai aperçu dans le hangar, pas loin de la moto.
- Tu es sûr de savoir te servir de cet engin ?
Je fusille cette gourde du regard. Une tronçonneuse, c'est comme un couteau électrique, en plus bruyant. C'est très efficace. Quand j'ai découpé le bas du cou, le corps de la brebis est entraîné vers le vide et rejoint la Harley Davidson tout en bas dans les fourrés. Je me retrouve avec une tête de mouton étranglée dans un grillage retourné. Je la fais pivoter doucement d'avant en arrière, et la clôture se redresse d'un seul coup en faisant "dzooing". Mais j'ai beau tirer d'un côté ou de l'autre, la tête reste coincée. Pour la dégager, il ne me reste plus qu'à la tronçonner en dessous de la mâchoire, puis je la lance en direction du vide. Ensuite j'extirpe facilement ce qui reste. La tronçonneuse rejoint la tête et la moto, elle était très sale.
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Voilà. Je regarde bien en arrière : j'ai redressé la clôture, les brebis broutent, à nouveau tranquilles, pas de trace de la Harley Davidson.
Bérangère a fini de vomir. Il a fallu parlementer : elle aura mon Ipad. Nous repartons donc vers le hangar dont je referme la porte soigneusement, et je jette la clé dans un épais buisson au bord du chemin. Je suis serein : le temps qu'oncle Marcel décide d'aller dans son hangar et cherche sa clé, j'aurai fait ma rentrée à Mende depuis longtemps. Et pourquoi me soupçonnerait il particulièrement ?
- Tu es sûr de savoir te servir de cet engin ?
Je manque m'étouffer avec une bouchée de viande. Je lui foutrais des baffes. Comme si je ne savais pas me servir d'un moulin à poivre électrique !
Nous sommes à table, la famille est revenue de sa balade, et moi j'ai passé le reste de la journée en cuisine. Je ne suis pas à l'école hôtelière pour rien. Toute la famille se régale, oncle Marcel savoure.
- Quelle bonne idée tu as eue là ! je ne me souvenais pas qu'il y avait du collier au congélateur, s'étonne-t-il.
Mais assise à deux chaises de lui et juste en face de moi, Bérangère me fixe d'un air moqueur en balançant discrètement au bout de son index ... la clé du hangar.
- Bravo mon neveu ! ça fait un bail que je n'ai pas mangé un vrai ragoût de mouton !
Je lève les mains vers Bérangère en signe de reddition : j'avais tenu bon jusque là, mais elle l'aura quand même, mon téléphone portable.
Michèle BOURDAIS